Critique d’art : L’oeil de Jacques Lucchesi

Publié le 23 Avr, 2026

Valérie Duron ou la peinture sans limite

Contrairement aux voies divines, les chemins qui mènent vers la peinture ne sont pas impénétrables. Mais ils sont certainement imprévisibles et aussi nombreux que les peintres eux-mêmes. Avec quelques invariants cependant : le désir mimétique de se confronter à quelques grands aînés, l’ambition d’offrir au monde la part la plus accomplie de soi, la volonté de se connaître aussi…

Ces trois mobiles de la psychologie artistique, Valérie Duron les connaît bien. Peindre est sans doute la grande affaire de sa vie – même si elle aime aussi beaucoup les mots – et elle s’y adonne depuis l’enfance. Très tôt le goût de la couleur l’a emporté sur la reproduction des formes du monde. Non qu’elle ne sache pas dessiner, mais son tempérament la pousse à excéder tous les cadres, tous les repères. Et c’est dans une liberté quasi absolue qu’elle explore sans cesse de nouveaux espaces intérieurs. L’abstraction s’est ainsi naturellement imposée à elle ; une abstraction joyeuse, fougueuse, primitive, un peu à la façon de Jackson Pollock, Willem De Kooning ou Joan Mitchell. Grandes figures de l’expressionnisme abstrait.

C’est pourtant à un autre maître de l’abstraction, Pierre Soulages, qu’elle doit son adoubement en peinture.

On ne dira jamais assez l’importance des rencontres dans la détermination d’une carrière artistique. En retour elle lui dédiera l’un de ses tableaux, Résonance.

Dans son atelier marseillais, on trouve tous les formats, tous les objets que la peinture peut transcender, mais c’est toujours la même gestuelle qu’elle répète inlassablement. L’artiste affectionne particulièrement les grandes toiles que l’on déplie et sur lesquelles on peint au sol. A partir de là, elle peut lâcher la bride à ses visions du moment. Les associations de couleurs primaires (rouge-vert, bleu-jaune) reviennent singulièrement dans ses arabesques. Mais elle peut aussi produire des ambiances plus sombres et plus broussailleuses (Le secret, avec ses noirs, bleus et mauves). Parfois, comme dans La marque de l’ange, une face informe se dessine. Puisque pour elle il n’y a rien à recréer, il y a tout à inventer, tout à traduire de la réalité invisible dont son esprit est à la fois le réceptacle et le levier. “Ce sont mes doigts qui voient.” Aime telle à dire pour présenter son travail. À sa façon, Valérie Duron est une artiste médiumnique.

Néanmoins, si ses grandes acryliques font la part belle à l’aléa dans les coulées et dans les taches, il faut souligner le travail méticuleux qu’elle opère ensuite au pinceau et à l’huile pour les parfaire. Son perfectionnisme est encore plus sensible dans les moyens formats, avec leur fond très travaillé et leurs couleurs plus parcimonieuses, au point que certains prennent l’allure d’un idéogramme. Ailleurs, comme dans Bonheur, c’est l’épaisseur qu’elle sculpte jusqu’au relief, multipliant les échappées mystérieuses à l’intérieur du tableau.

Sa créativité débordante l’entraîne aussi vers d’autres projets où la peinture cède le pas à des structures émotionnelles plus synthétiques. LÉMOTICUBE est l’une d’elles et se présente comme une sorte de dédale où tous les sens sont sollicités simultanément (synesthésie). Le but ultime étant ici la régénération des consciences étiolées par la vie moderne et ses rythmes épuisants. Une version pourrait être numérisée et recréée virtuellement par une équipe d’ingénieurs. Gageons que l’on pourrait parler un jour de LÉMOTISPHÈRE propice à tous les envols.